Vendredi 5 décembre 2008 5:12 HNE
![]() Festival des films du monde
Ce qu'il faut pour vivre: le pouvoir du non-ditMichel Coulombe est chroniqueur à l'émission Samedi et rien d’autre, diffusée tous les samedis matin, de 7 h à 11 h, à la Première Chaîne de Radio-Canada. Une critique de Michel Coulombe
Au début des années 90, le cinéaste Bernard Émond faisait ses classes du côté de la fiction avec un court métrage intitulé La manière des Blancs. Une septuagénaire abandonnée de ses enfants s'y liait d'amitié avec un Inuk. Le film n'était pas à la hauteur de son sujet. Bernard Émond aura dû attendre dix-sept ans pour prendre sa vengeance, puisque son scénario de Ce qu'il faut pour vivre, sur un sujet semblable, vient d'être porté à l'écran par Benoit Pilon. Avec talent. Ce qu'il faut pour vivre est en compétition officielle au Festival des films du monde. L'histoire se passe au début des années 50. Tiivii, un Inuk de la Terre de Baffin, est très malade. Il doit être hospitalisé dans un sanatorium du sud du Québec. Un environnement dont il ne maîtrise pas les codes, un monde dont il ne parle pas la langue. Loin des siens. Dès lors, sa guérison paraît indissociable de sa capacité d'adaptation. Ce qui n'est pas dit Dans ce film, ce que l'on ne dit pas, ce que l'on ne voit pas compte pour beaucoup. Ainsi, on ne nomme jamais la tuberculose, le mal qui force Tiivii à l'exil. Et pourtant, c'est l'ennemi à combattre. On ne voit jamais la femme et les filles de Tiivii à partir du jour où il est déraciné. N'empêche, on peut imaginer que toutes ses pensées vont vers elles. On ne montre pas les traditions et le mode de vie des habitants du Grand Nord. On les découvre plutôt à travers les yeux et la parole de Tiivii. Dans son mal du pays. On reconnaît aussi bien la griffe du scénariste que celle du réalisateur. Le regard anthropologique et plein de compassion du premier. L'affection particulière du second pour ceux dont le mode de vie diffère de la majorité. Benoit Pilon propose une reconstitution historique minimaliste, sans souci du détail. Les dialogues s'en tiennent à l'essentiel. Les mouvements de caméra sont restreints. Le récit se déploie avec lenteur. La musique de Robert Marcel Lepage fait confiance aux images et aux acteurs. En somme, il y a de la retenue dans ce drame qui comporte néanmoins quelques scènes amusantes. Le film trouve un souffle nouveau en deuxième partie, lorsque Tiivii trouve, enfin, quelqu'un avec qui il peut parler. Portrait d'une culture menacée
Aussi, les échanges entre Tiivii et les Québécois francophones, personnel médical ou compagnons de chambre, sont-ils très limités. L'homme venu du froid ne parle pas français. Eux ne savent rien de l'inuktitut. C'est pourquoi la réussite du film doit beaucoup à l'interprétation, émouvante, de Natar Ungalaaq. L'acteur en fait très peu. Pourtant, il est très expressif. Avant ce film, il a notamment défendu le rôle-titre d'Atanarjuat. Évelyne Gélinas, dont le sourire est lumineux, forme avec lui un duo très attachant. Ce qu'il faut pour vivre n'est pas moraliste. Le film évite de faire le procès hâtif du monde des Blancs. On partage la détresse d'un homme coupé des siens et l'on ne doute à aucun moment de la bonne volonté de ceux qui veulent le guérir. Malgré cela, on a vite fait de comprendre que la culture occidentale a quelque chose de toxique pour un Inuk. Ce film tient de la métaphore. On y dresse le portrait d'une culture menacée. On y rétablit un dialogue fondé sur le respect mutuel entre deux mondes qui s'ignorent. Et l'on y comprend que l'on peut être beaucoup plus seul dans une grande ville que perdu au milieu de la toundra. À lire aussi 28 novembre 2008 Babine: conte fantastique26 novembre 2008 Australia: trop de tout20 novembre 2008 Un oeil sur le réel14 novembre 2008 La recette James Bond13 novembre 2008 Faut que ça danse!: entre le drame et le rire6 novembre 2008 Mes amis, mes amours: matière à sitcom31 octobre 2008 Changeling: infatigable Clint Eastwood27 octobre 2008 Le déserteur: le drame d'un conscrit24 octobre 2008 Le cinéma du monde en Abitibi17 octobre 2008 Encore de bons films à voir |