Vendredi 29 août 2008 21:42 HAE
![]() Essai ![]() Tout est fiction, selon Nancy HustonDanielle Laurin est chroniqueuse à l'émission On fait tous du show business, diffusée le dimanche à 15h à la télévision de Radio-Canada. Une critique de Danielle Laurin
« À quoi ça sert d'inventer des histoires, alors que la réalité est déjà tellement incroyable? » Cette question, une détenue accusée de meurtre l'a posée à Nancy Huston. Et elle en a fait le point de départ d'un essai percutant, L'espèce fabulatrice (Leméac/Actes Sud). Point par point, l'écrivaine démontre que sa propre vie repose sur une fiction. La nôtre aussi. À commencer par notre prénom et notre nom. Même chose pour la race, l'appartenance ethnique, la langue. Toute identité repose sur une fiction, une construction, plaide l'essayiste, pour qui les religions « sont une des principales sources des fables reliant les gens entre eux ». Pour elle, c'est clair: « Il n'y a pas le mythe d'un côté et la réalité de l'autre. Non seulement l'imaginaire fait partie de la réalité humaine, il la caractérise et l'engendre. » Faux souvenirs Nancy Huston a dédié son livre à son père, qui a eu le « cerveau lésé » à la suite d'une intervention chirurgicale qui a mal tourné. Résultat: il s'est mis à s'inventer des souvenirs. « Ses faux souvenirs, précis et détaillés, ressemblaient à s'y méprendre aux vrais. Ils perturbaient gravement son existence », raconte l'auteure, qui entreprend alors de montrer comment notre propre cerveau a tendance à dérailler, inventer, affabuler. Ainsi, la peur engendrerait des comportements insensés. « Comme tous les primates, mais plus encore, les humains - fragiles, menacés - ont appris à survivre en s'attachant fortement au nous et en percevant tous les eux comme des ennemis potentiels », explique Nancy Huston. Un exemple parmi d'autres? L'Amérique post-11 septembre: « Se sentant menacés, les Américains étaient convaincus d'être dans le vrai lorsqu'ils ont entrepris une coûteuse et complexe cérémonie militaire qui n'avait rien à voir avec les attentats en question. » La guerre, ses crimes, ses viols. Mais aussi la paternité contre la maternité. L'auteure passe en revue les comportements que nous adoptons face aux grands événements, tragiques ou non. Même l'amour est remis en question. Nancy Huston le voit comme une construction de l'esprit. Ce qui ne l'empêche pas de confier: « Pour ma part, ce sont des fables d'amour qui m'aident à vivre. » Fariboles Les fables que l'on se construit peuvent bien ou mal tourner. Elles peuvent faire en sorte qu'on s'accroche à la vie, qu'on choisisse d'aimer. Ou qu'on se tourne vers la destruction, la haine. Dans les mots de Nancy Huston, ça donne ceci: « Les fariboles sont précieuses, miraculeuses. Elles nous permettent, les yeux fixés sur l'idéal, de tenir le coup dans l'adversité. » Et puis: « Les fariboles sont funestes, terrifiantes. Elles nous permettent, les yeux fixés sur l'idéal, d'ouvrir le gaz pour exterminer nos semblables. » Si, au détour d'une phrase, le ton emprunté par l'auteure de Lignes de faille, prix Femina 2006, se fait parfois simpliste, parfois tendancieux, l'essai dans son ensemble nous apparaît lumineux. Car si, finalement, « notre condition, c'est la fiction », autant s'inventer une vie remplie. « À nous de la rendre intéressante », conclut Nancy Huston. À lire aussi 26 août 2008 10 romans d'ailleurs13 août 2008 Destins entrecroisés8 août 2008 L'amour en Arabie saoudite4 août 2008 Jean-Christophe Rufin, médecin avant tout24 juillet 2008 La manière Sophie Calle18 juillet 2008 Vie et mort au Wyoming14 juillet 2008 Vargas chez les vampires9 juillet 2008 Plus que du journalisme7 juillet 2008 Millénium: un exploit25 juin 2008 Pur plaisir encore |