La journaliste Catherine Mercier est à Pékin avec l'équipe de À l'heure de la Chine. Dans son journal de bord, elle vous fera découvrir la capitale chinoise de l'intérieur. Partagez ses impressions et commentez ses coups de coeur.
Le moment est venu de tirer le grand rideau. Dimanche, le plus célèbre des nids du monde a vu ses oiseaux s’envoler.
Que retiendra le monde de ces Jeux? Que retiendra la Chine? Il est encore trop tôt pour le dire – mais ne détournez pas trop les yeux, le plus intéressant reste peut-être à venir…
Malgré toutes les critiques que l’on a pu proférer à l’endroit de ces Jeux, ils auront été, au final, une formidable rencontre entre un pays trop longtemps isolé derrière sa Grande Muraille et le reste du monde, de plus en plus curieux de connaître ce géant à venir.
Petite parenthèse : quand on veut signifier que l’on ne comprend rien, en français on dit que c’est du chinois, ce qui illustre bien l’éloignement de ce pays dans notre imaginaire. Les Chinois, eux, emploient l’expression « niao yu ».

Niao yu
Oiseau langage
Niao yu, c’est la langue des oiseaux, un joli gazouillis certes, mais qui demeure incompréhensible à l’oreille humaine. Drôle de coïncidence, les Chinois ont justement choisi d’accueillir le monde dans un « nid d’oiseau ». Fin de la parenthèse.
Le soir de la cérémonie d’ouverture, j’avais ressenti un certain malaise sur Wangfujing, la grande avenue piétonne, en voyant des jeunes au bord de la transe, drapés de rouge et de jaune, crier des slogans prochinois. Assourdis par leur nationalisme, sauraient-ils seulement entendre le joyeux babil des oiseaux du monde entier? Et puis, avec toutes ces médailles qu’ils promettaient de gagner, je craignais qu’on ne voie qu’eux à la télé, dans les journaux…
Bien sûr, nous les avons vus les athlètes chinois, en direct, puis en différé, et encore le lendemain dans les talk-shows. Mais, étonnamment, on a vu aussi beaucoup d’autres athlètes, des étrangers d’un peu partout, des gagnants, des perdants, dont on faisait le portrait.
Et, deux semaines plus tard, en me baladant dans les rues de Pékin et en demandant au hasard qui étaient les grands héros des Jeux, j’ai été étonnée des réponses. Je m’attendais à un discours sur la force de la délégation nationale, sur la moisson de médailles d’or chinoises, et non, j’ai entendu monsieur-madame Tout-le-Monde prononcer des noms étrangers, des noms en langue d’oiseaux du bout du monde comme Phelps ou encore Bolt.

Fei er pu si
Phelps

Bo er te
Bolt
(Pour traduire les noms étrangers, qui contiennent souvent des sons qui n’existent pas en chinois, on choisit des caractères qui sont le plus près possible de la phonétique originale).
On se souvenait même d’Elena Isinbaeva, le grand oiseau russe qui a volé à 5,05 m avec sa perche. Les Chinois ont aimé ses grands yeux bleus, ses drôles de prières avant de s’envoler, sa façon de se cacher sous sa couverture blanche comme une enfant, seule au milieu du stade…

Isinbaeva
Yi xin ba ye wa
Bien sûr, s’il n’y avait pas eu le forfait de Liu Xiang au 110 m haies et les espoirs déçus de Yao Ming au basket, peut-être m’aurait-on répondu autrement. Ces grands champions ayant fait faux bond, on ne semblait pas trouver, au sein des médaillés chinois, de héros décisif pour les remplacer.
En fait, pour la majorité, le moment le plus fort des Jeux, le souvenir le plus impérissable, ce n’est ni la médaille de l’un ou de l’autre, mais bien le grand spectacle d’ouverture, source de fierté et de frissons. « Une cérémonie comme ça, ça vaut tous les podiums », m’a dit un homme au regard fier.
C’est peut-être là où la Chine aura changé un peu les Jeux : en montrant que chez elle encore, le groupe compte toujours plus que l’individu et que, finalement, c’est quand il rejoint la volée que l’oiseau trouve toute sa beauté…
Merci à André Perron, Zhang Yao, Linda, Shen Er et Alphonse Mondello pour les photos et les voix.
Revoyez les reportages de Catherine Mercier à l'émission À l'heure de la Chine
Visite d'un hôpital traditionnel chinois
Un Congolais à Pékin
Visite dans la rue des marchands de musique
Rencontre avec un éleveur de pigeons

kan shu
regarder livre
Regarder livre, en chinois, ça veut dire tout simplement lire.
Petit matin de pluie sur Pékin. La librairie de Xidan, la plus grande de la ville, est déjà bondée. Assis par terre, appuyés contre le mur, ils seront nombreux à passer toute la journée à bouquiner.

En fait ici, dans cette librairie gérée par l’État, on peut lire un livre de bout en bout sans que quiconque vienne nous sommer de l’acheter. Dans les allées plus étroites, il faut parfois enjamber les lecteurs pour atteindre les étagères…
Wu Yuan, 24 ans, vient souvent lire pendant des heures dans cette librairie. Il a entre les mains le sixième tome d’un roman historique sur la dynastie Tang. « Les cinq premiers tomes, je les ai tous lus ici. Je lis vite, je peux terminer un livre en cinq ou six heures! » me dit-il fièrement.
Quand il ne lit pas de romans, il fouine plutôt du côté des livres de finance, car il travaille dans ce domaine. J’ose alors lui demander s’il ne trouve pas ça un peu étrange tous ces gens qui lisent sans rien acheter.
« Vous voyez ce livre, il est cher (son sixième tome en question coûte 30 yuan, l’équivalent de 4,60 $). Je suis sûr que le magasin fait une grosse marge de profit avec ce genre de bouquins. Moi, je n’ai pas envie de dépenser autant, mais il y a beaucoup de monde ici et, au final, le magasin vend suffisamment de livres.»
Au moment où il mentionne ces mots, nous sommes bousculés par une horde de clients, qui me rappelle que, dans les magasins de Chine, chaque jour est un peu le dernier samedi avant Noël.
Wu Yuan a probablement raison : ça ne vaut pas la peine de s’inquiéter pour le chiffre d’affaires de la maison…
Depuis des années déjà, la ville de Pékin est placardée d’affiches aux couleurs olympiques. Elles sont partout le long des autoroutes, sur les palissades entourant les chantiers de construction, sur les autobus… Le slogan de ces Jeux est:

Tong yi ge shi jie
Semblable un monde

Tong yi ge meng xiang
Semblable un rêve
ce qui, une fois passée l’épreuve de la traduction, donne:
Un monde
Un rêve
Ce slogan m’a inspiré une question toute simple. Quel est donc le rêve des jeunes Chinois?
Zhang Ying, 19 ans, a quitté son Hubei natal pour poursuivre des études à Pékin. Elle se spécialise en commerce international. Étudier dans une grande université de Pékin ou de Shanghai, c’est le but visé par la très grande majorité des étudiants chinois. Ce dont Zhang Ying rêve aujourd’hui, c’est de terminer ses études avec les meilleurs résultats possible, de trouver un bon emploi et d'aider sa famille. Elle m’avoue que la situation financière de ses parents est loin d’être rose et qu’elle aimerait gagner suffisamment d’argent pour qu’ils puissent se reposer un peu.
Zhou Chen, que l’on voit ici à gauche, est passionnée de danse folklorique chinoise. Elle enseigne cette discipline depuis plusieurs années déjà et rêve d’ouvrir sa propre école, même si financièrement ce n’est pas facile. À 30 ans, elle rêve aussi d’avoir un bébé, ou comme on dit en chinois un « baobao » – un trésor – mais le papa se fait toujours attendre…
Elle a aussi de grands rêves pour la Chine, qu’elle voit déjà au rang des superpuissances. « La Chine , m’explique-t-elle, ce n’est plus comme dans les vieux films de Zhang Yimou, où on voyait tout le monde se balader à vélo. Aujourd’hui, le développement est extrêmement rapide. Regarde Pékin : c’est une ville ultramoderne. J’ai vraiment confiance en l’avenir. »
Quand je lui demande quel est son rêve, Liu Liang me répond d’emblée : « Moi mon rêve, ce serait d’être Liu Xiang ». Il porte presque le même nom que le coureur de 110 mètres haies, alors c’est déjà un bon début.
« Mais, lui dis-je, même après son forfait de cette semaine, tu voudrais quand même être Liu Xiang? Tu ne trouves pas que la pression est un peu forte sur ses épaules? » « Non, c’est un grand champion. Tout le monde connaît son nom. »
Fait plutôt rare en Chine, Liu Liang a joué au baseball toute sa vie, et aurait rêvé un jour faire partie de la Ligue majeure. Il m’avoue être très déçu de voir ce sport disparaître du programme des Jeux olympiques. Aujourd’hui, à 33 ans, sa carrière est derrière lui et il mise sur les affaires pour assurer son avenir.
-« C’est quoi ton rêve, Xiao Meimei? »
C’est la maman qui pose la question, parce qu’une étrangère aux cheveux bizarres, ça fait parfois un peu peur aux enfants.
Xiao Meimei se tait.
-« Tu rêves de devenir institutrice? De devenir médecin? »
-« Moi? Je veux devenir rien-du-tout! »
Et vlan dans les rêves de maman!
Photos: Zhang Yao
Dans une ville de 17 millions d’habitants, il est assez rare de croiser par hasard des gens que l’on connaît. Quand, a priori, on ne connaît personne, c’est encore plus médusant de tomber sur un visage que l’on a déjà vu… C’est exactement ce qui est arrivé à notre caméraman-monteur André Perron, qui se baladait avec moi dans les hutongs.
Pour préparer les reportages de l’émission À l’heure de Chine, il est venu à Pékin au mois de mai avec Jean-François Lépine. Il avait alors filmé une femme dont le boulot est de balayer la rue et de ramasser les ordures, dans un vieux quartier de Pékin.
Trois mois plus tard, cette même femme, qu’il avait vue à travers sa lentille, passe devant nous au volant de son tricycle à ordures. « Aïe, je la connais! », me dit André. « Arrête-la, dis-lui que je la connais! Je l’ai filmée dans sa maison au mois de mai, elle est dans le topo de Jean-François sur les hutongs! »
Je m’exécute donc, appelant la dame et lui expliquant que ce monsieur qui m’accompagne l’a filmée il y a quelques mois et que, comme il est caméraman, il se souvient de son visage entre mille. S’ensuit alors une drôle de scène : la femme dévisage André et, pendant un long moment, n’arrive pas à se souvenir de ses traits. Il faut savoir que si les Occidentaux ont tendance à trouver que tous les Asiatiques se ressemblent, l’inverse est aussi vrai…
Madame Xie, c’est son nom, finit par reconnaître André. Nous lui demandons alors si elle veut bien nous écrire son nom sur une grande feuille, pour qu’on la prenne en photo (voir l’entrée précédente). Mais elle refuse gentiment, en me disant qu’elle ne sait pas écrire. Même les trois caractères de son nom, elle ne sait pas les écrire. « Ce n’est pas grave, venez à la maison. Mon fils est là, il les écrira pour vous ». Petit dédale de hutongs plus tard, la porte de la maison est cadenassée, son fils de onze ans n’est pas là. Elle tient alors à nous montrer sa carte d’identité, pour que nous puissions voir son nom.
Madame Xie habite Pékin depuis huit ans maintenant. Elle travaille six jours par semaine, dix heures par jour et gagne un peu plus de 150 $ par mois. Si elle a quitté l’Anhui, sa province natale, c’est que, dans cette région agricole très pauvre de l’est de la Chine, la terre ne suffit plus à nourrir tout le monde. Les lopins sont tout petits et les fermiers, trop nombreux.
À Pékin, la vie n’est pas rose non plus et le minuscule deux-pièces qu’elle habite – un monument de pauvreté – en témoigne bien. Mais elle gagne ici beaucoup plus que les paysans de son village et ne regrette pas ce déracinement. De toute façon, à la ville ou à la campagne, une chose demeure : son fils apprendra à écrire, c’est promis.
Quand on double son nom de famille

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ça donne

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qui veut dire
merci
Tous les commentateurs sportifs vous le diront ces jours-ci : les noms chinois représentent un véritable défi, tant sur le plan de la prononciation que sur le plan de la mémoire. Ils sont tellement éloignés de toutes nos références linguistiques que, pour nous faciliter la vie, les Chinois ont l’habitude de se donner un nom anglais quand ils s’adressent à nous, les étrangers.
Je vous propose donc un petit voyage au cœur des hutongs du « vieux Pékin », histoire d’apprivoiser quelques noms chinois…
Je vous présente d’abord Zhao Wen Feng. Comme le veut la coutume en Chine, le nom de famille vient d’abord, et ensuite le prénom. Wen Feng, son prénom, pourrait se traduire par « Phénix cultivé ». Quand je lui ai demandé pourquoi ses parents l’avaient prénommée ainsi, elle m’a répondu du tac au tac: « J’ai un grand frère qui s’appelle Dragon cultivé, alors mes parents m’ont appelée Phénix cultivé, c’est logique! »
La logique, qui peut sembler obscure de prime abord, est la suivante : dans la mythologie chinoise, le dragon est l’animal qui règne sur tous les autres et qui représente l’entité mâle par excellence. Le phénix, c’est son pendant féminin. Alors, avec un dragon et un phénix dans la famille, l’équilibre est parfait!
Quand j’ai demandé à la petite Zhang Xin Yi, 6 ans, si elle savait écrire son nom, elle m’a fait signe que oui, sans hésiter. Quelques adultes qui se tenaient tout près (on n’est jamais seul dans le hutong!) ont voulu nous décourager : « Voyons, elle ne sait pas écrire son nom, elle est beaucoup trop petite! ». Mais justement la petite, toute fière, a saisi le crayon et a écrit trois beaux caractères Zhang Xin Yi. Son prénom Xin Yi, veut dire à peu près « mèche lumineuse joyeuse » et sa sonorité serait très douce à l’oreille des Chinois.
Voici Guan Hui Wen, un jeune homme de 17 ans, débarqué à Pékin depuis son Shanxi natal il y a moins d’un an. Il travaille dans une boulangerie où l’on vend toutes sortes de petits pains, fourrés aux légumes ou à la sauce au sésame. Le Shanxi, c’est l’une des principales régions houillères de la Chine, une campagne reculée qui, pour le Pékinois moyen, est littéralement à l’autre bout du monde.
Les deux caractères de son prénom, Hui et Wen, réfèrent à la bonté et à la culture (le même Wen que notre phénix de tout à l’heure).
Alors que mon collègue André Perron photographiait Hui Wen, un homme s’est approché sur son vélo électrique. En voyant le nom du jeune boulanger sur le carton, l’homme s’est écrié : « Qu’est-ce que c’est que cette culture? Ce gars-là n’a pas de culture du tout! Regarde-le, il sort tout droit de son village, il n’a pas un sou. La culture, il ne sait même pas ce que c’est! » Évidemment, il s’exprimait assez fort pour que le jeune homme entende, mais celui-ci n’a pas bronché du tout. J’ai bien essayé d’argumenter avec ce champion de la rectitude politique, mais c’était peine perdue, ses idées étaient figées dans le béton de la ville…
Dure, dure, parfois, la vie en Chine…
Photos: André Perron